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1er novembre 2007


«À soir on fait peur au monde»

 

12 réponses à ceux qui essaient de vous faire peur en prétendant que

  1. Nous devons beaucoup à la centralisation.
  2. La décentralisation risque de créer des inégalités et des reculs.
  3. On ne peut pas aller à contre courant de la mondialisation et de la métropolisation.
  4. Il faut attendre après la souveraineté pour décentraliser le Québec.
  5. Les instances régionales et locales ne sont pas prêtes à assumer de nouveaux pouvoirs.
  6. Les maires et les députés de comté tiennent au statu quo.
  7. On a déjà trop de gouvernements.
  8. Les citoyens participent de moins en moins à la politique.
  9. L’appareil de l’État n’acceptera jamais de se départir de son contrôle.
  10. Le Québec a besoin d’un État central fort pour se développer comme nation.
  11. La croissance économique passe par les grandes villes et les grandes entreprises.
  12. Le Québec n’a pas les moyens de financer des gouvernements régionaux.





1. Nous devons beaucoup à la centralisation!

Au sortir du Moyen-Âge et de la Renaissance, la centralisation a créé les nations et les pays. Au Québec, avant 1960, on n’était pas loin du Moyen-Âge, avec la domination des grandes compagnies anglaises, le contrôle du clergé catholique et le patronage des politiciens partisans. C’est l’État québécois de l’«équipe du tonnerre» qui a permis à la nation québécoise de s’émanciper et d’accéder à l’égalité pour tous et à la démocratie. C’est par des politiques proactives de l’État que l’éducation, la santé, la sécurité sociale, l’électricité, la charte des droits, la fonction publique sont devenus accessibles à tous. Pensons à nos réseaux de santé, de cégeps, d’universités, de garderies, à Hydro-Québec, à la Caisse de Dépôt. C’est pourquoi les mouvements de gauche traditionnels, les grandes unions syndicales et les mouvements nationalistes craignent que la décentralisation fragmente et divise le Québec en recréant un monde de «chacun pour soi». Diviser pour régner, dit-on. Ils craignent aussi l’esprit traditionnellement plus conservateur des régions rurales éloignées des grands centres. L’exemple récent de Hérouxville est venu le rappeler bien maladroitement. «Paradoxalement, écrit Gil Courtemanche, l’État centralisé a sauvé les région (…), mais la centralisation a suscité la nécessité de la décentralisation. Après avoir donné vie aux régions, la centralisation, pour être logique avec elle-même dans son souci d’égalité et de démocratie, doit se dissoudre pour permettre à cette identité vigoureuse de s’épanouir.»

2. La décentralisation ne risque-t-elle pas de créer des inégalités et des reculs?

Redonner le pouvoir aux instances locales et régionales sur les services et le développement et démocratiser le parlementarisme britannique sans redéfinir le rôle de l’État national pourrait effectivement engendrer des inégalités entre régions, fragmenter et affaiblir le Québec, élargir l’écart entre les villes et les régions éloignées, ouvrir la porte au favoritisme local, au conservatisme et à l’instabilité. Dans la situation actuelle, où les régions perdent leurs emplois par milliers et où les instances régionales ne sont pas élues au suffrage universel et sont dirigées par des maires de villes ou de villages, on peut craindre qu’on soit facilement enclin à sacrifier l’environnement et le patrimoine pour quelques emplois, voire même à nommer des amis de son patelin à des commissions de planification importante. Ces dangers peuvent et doivent être évités. Pour cela, il faut tout d’abord que les dirigeants à chaque palier de gouvernement soient élus au suffrage universel. Il faut ensuite que le partage des pouvoirs aux niveaux local, régional et national soit fait d’une part, selon le principe de proximité (subsidiarité), c’est-à-dire en redistribuant les pouvoirs à partir de la base, le plus près possible des citoyens, au niveau territorial où ils peuvent être gérés et modulés le plus efficacement; d’autre part, selon un principe de solidarité, en maintenant à l’État et à l’Assemblée nationale, comme lieu de convergence, le rôle d’établir l’orientation des politiques générales et la planification d’ensemble. Enfin, il faut aussi prévoir des mécanismes de péréquation et de représentation démocratique, comme il en existe déjà au niveau des provinces canadiennes.

Les risques de dérapage, de favoritisme et d’injustices ne sont pas moins grands quand ce sont les hauts fonctionnaires qui négocient en coulisse les compromis législatifs et les ententes secrètes avec les grandes compagnies forestières, minières, agroalimentaires ou financières. C’est pourtant la vie quotidienne de centaines de communautés qui en est affectée pour des années à venir. Seule une démocratie vivante peut jouer ce rôle de vigilance. C’est justement un objectif de la décentralisation.

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3. Peut-on aller à contre-courant de la mondialisation et de la métropolisation?

«À mesure que progresse le libre-échange, la concentration de la population et de l’activité dans les centres urbains conçus comme centres de savoir et d’échanges entraîne l’effacement progressif des frontières territoriales, culturelles et même politiques, au point de remettre en question non seulement les régions périphériques mais la notion même de pays, de nation, d’État, d’appartenance et d’enracinement. En faisant tomber les frontières, le libre-échange fait disparaître peu à peu les espaces régionaux et nationaux qu’elles définissaient jusqu’ici. Le commerce, qui fait foi de tout, se déroule désormais dans le réseau des grandes villes. Les régions se dissolvent en une périphérie qui n’a d’existence qu’en fonction des villes d’attraction .»

L’avenir passe par les grandes villes, répète-t-on. Bientôt, c'est un réseau de grandes villes, dont la région métropolitaine de Montréal, est un acteur relativement secondaire, qui va mener le monde. Au Canada, déjà le gouvernement fédéral ignore plus ou moins les provinces pour faire affaire directement avec les dirigeants des principales agglomérations urbaines. Le fossé entre les régions et le réseau des grandes villes s'élargit à un rythme inquiétant. Peut-on concilier les deux phénomènes ou l'issue prévisible en faveur de la métropolisation est-elle inéluctable?

L’importance des grandes villes et des échanges mondiaux ne fait pas de doute. Mais l’avenir peut aussi passer par nos régions, nos territoires, à condition que nous en redevenions les maîtres. Les sociétés ne sont pas que des statistiques économiques : elles sont des communautés et des milieux de vie inscrits dans l’histoire et enracinés dans des territoires. La décentralisation peut constituer un contrepoids territorial et démocratique à la centralisation colonisatrice du libre-échange, qui réduit les rapports communautaires à des échanges commerciaux. La mondialisation n'est rien d'autre, en réalité, qu'une vaste entreprise de colonisation de la planète par une poignée de multinationales visant à profiter de ses ressources sans se soucier des frontières et des peuples, tout cela pour enrichir des actionnaires anonymes.

4. Faut-il attendre la souveraineté pour décentraliser?

René Lévesque croyait que la démocratie et la décentralisation étaient les fondements d’une souveraineté populaire et un prélude à la souveraineté politique, un processus d’autodétermination sur le terrain, la souveraineté étant l’aboutissement de la démocratie et non pas l’inverse. Mais peu à peu le Parti Québécois s’est montré peu favorable à un partage des pouvoirs que le Québec partage déjà avec Ottawa, craignant d’affaiblir encore davantage son rapport de force avec le Canada s’il partageait ses pouvoirs avec les instances régionales et locales. En effet, comment partager ce qu’on ne possède qu’à moitié ou avec un autre? «Un transfert massif de compétences vers les instances locales et régionales, lit-on dans la Politique de soutien au développement local et régional de 1997 (Gouvernement Bouchard), présenterait l’inconvénient, dans le contexte constitutionnel actuel, de limiter sévèrement la capacité d’intervention du gouvernement québécois sur son propre territoire, face aux intrusions possibles du ».fédéral.». Dans un agenda référendaire, on est aussi porté à éviter les réformes qui peuvent provoquer un remue-ménage : on a vu les résultats avec les villes fusionnées.

Cependant, la décentralisation fait toujours partie de la vision d’un Québec souverain comme le rappelle sans équivoque Louis Bernard : «Le Québec ne pourra faire autrement que de procéder à une véritable décentralisation en créant des gouvernements régionaux démocratiquement élus et exerçant des pouvoirs étendus. Il est évident, en effet, que l’Assemblée nationale ne pourra prendre la relève du Parlement fédéral sans se délester d’un certain nombre de pouvoirs qu’elle exerce actuellement : autrement, non seulement serait-elle débordée mais le Québec serait excessivement centralisé. On peut penser que des matières comme le développement économique régional; l’implantation et la gestion des équipements culturels, récréatifs et de support aux activités industrielles ou commerciales; l’éducation préscolaire, primaire et secondaire; la santé de première ligne et les politiques sociales, pourraient être confiées aux gouvernements régionaux – avec, naturellement, les ressources fiscales et financières requises. Le Québec pourra, pour la première fois, s’approprier sa constitution et ses institutions politiques. Le Québec n’a jamais eu l’occasion d’élaborer sa propre constitution, ni de décider de la nature de ses institutions politiques, car il en a hérité de l’Angleterre. Ce qui veut dire que les Québécois n’ont jamais pu poser eux-mêmes cet acte fondateur par lequel les citoyens d’une nation se donnent, collectivement, un contrat politique fondamental sur lequel ils acceptent de bâtir leur avenir.»

C’est en devenant responsables dans chacune de nos communautés et de nos régions que nous comprendrons la nécessité d’être pleinement responsables dans notre propre pays. Comme on le ressent de plus en plus, la souveraineté est peut-être davantage un résultat qu’un préalable, et elle ne doit pas nous empêcher de transformer chaque jour le Québec que nous habitons.

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5. Les instances locales et régionales sont-elles prêtes à assumer de nouveaux pouvoirs?

«La décentralisation doit conduire à déplacer l’axe de mise en place des services et des activités qui affectent le cadre de vie immédiat des citoyens…Pour y parvenir, il faut donner à ces instances et aux citoyens un cadre et des moyens d’agir de façon efficace, autonome et responsable. Mais il faut surtout que la population et les élus locaux aient le goût de prendre en main l’organisation et la gestion de leur milieu de vie.»
Livre blanc sur la décentralisation, p.4

Tout est là. On ne peut ignorer qu’il existe une certaine résistance et une certaine inertie devant l’offre de décentralisation dans la population et leurs élus locaux.

Les Québécois, dans leur histoire, ont rarement vécu l’expérience de se gouverner eux-mêmes : ils ont presque toujours été gouvernés par les autres et ont appris à s’en accommoder et à les contourner au besoin: la France, les Britanniques, l’Église, le Fédéral, l’État québécois. Les grands changements de la Révolution tranquille eux-même ont été promus par le gouvernement Lesage et une élite éclairée, sans que la population ait eu véritablement à se battre pour les obtenir. Il ne faut pas s’étonner que les Québécois hésitent un peu lorsqu’on leur dit soudainement : voulez-vous vous gouverner vous-mêmes?. On a vu la même hésitation face au choix de la souveraineté nationale. La résistance et le cynisme envers l’autorité nous sont plus naturels que son exercice. On préfère parfois ne pas être responsable et jouer au gérant d’estrade. La décentralisation fait appel à un changement de culture politique : se responsabiliser, passer d’une culture de dépendance à une culture de citoyen libre et maître de son destin. «Avoir le goût de se prendre en main», selon le mot de René Lévesque.

Il faut également tenir compte du fait que l’expérience des 40 dernières années a de quoi échauder les dirigeants régionaux. On leur a sciemment vendu des politiques de concertation, de déconcentration locale, de régionalisation, de partenariat et d’autonomie comme se elles étaient la décentralisation alors qu’elles ne comportaient aucun véritable transfert permanent de pouvoirs et de moyens. Pourtant, comme Le livre blanc de René Lévesque le précisait dès le départ, «il ne s’agit pas comme tel d’un déplacement géographique de services, de centres administratifs, ni de ‘décentralisation’ d’activités dans un autre lieu géographique qui ne constituent en réalité qu’une déconcentration ou une relocalisation. Ces diverses formes de réorganisation administrative permettent, en certains cas, d’atteindre certains objectifs importants…mais la décentralisation est d’abord un nouveau partage des pouvoirs.» (Livre blanc sur la décentralisation, p.3)

Or les responsabilités qu’on a transféré à la pièce ont été, ou bien des factures, comme dans le cas de la police, ou bien des juridictions qui exigent des ressources humaines et financières qui n’ont pas suivi adéquatement, comme dans le cas de la gestion des cours d’eau, des routes, des ponts, des lots intra municipaux, ou bien des mandats pour lesquels Québec se réserve toujours le dernier mot et le droit de désaveu, comme la planification du développement, la gestion des ressources naturelles, la gestion des équipement de santé et services sociaux, l’aménagement du territoire et la cohabitation des usages. Les ressources financières qu’on leur offre viennent sous forme de programmes à la pièce gérés par Québec. Le statut et la structure des municipalités et des MRC ne sont plus adaptés aux mandats qu’on veut leur confier. En somme, «le cadre et les moyens d’agir de façon efficace, autonome et responsable» dont parle René Lévesque ne sont pas là. Les élus locaux et les milliers de bénévoles qui siègent dans les conseils de concertation et de planification ont souvent l’impression d’en avoir déjà plein les bras, d’être impuissants, et en fin de compte, d’être les dindons de la farce. De là à ne plus y croire, il n’y a qu’un pas.

Cette utilisation administrative des élus locaux par un gouvernement qui cherche à faire des économies sur leur dos sans leur donner les pouvoirs et les moyens contribue à discréditer l’idée d’une véritable décentralisation. Le personnel politique municipal, incluant les MRC, est en déclin. Certaines régions sont décimées par l’exode des jeunes et des cerveaux. On a de plus en plus de difficulté à trouver des candidats municipaux. Ceux qui sont là sont souvent peu compétents, peu avertis, se laissent facilement entraîner dans des conflits d’intérêts et du favoritisme, sont vulnérables aux lobbies d’affaires et peu attentifs aux citoyens.

Par contre, à travers ces structures régionales, ces régies, conseils et commissions de toutes sortes, et une infinité de projets d’initiatives locales bénévoles, une armée de citoyens un peu partout a appris à travailler ensemble, à se prendre en mains localement, à mieux connaître les caractéristiques physiques, sociales, économiques et culturelles de son milieu et les besoins qui en découlent. Les exemples sont surprenants : les comités locaux de développement, les comités de bassin versants, la prise en charge des lacs, les projets de forêt multifonctionnelle, les réseaux de productions de créneau, les coopératives en énergies renouvelables, les aménagements de sites naturels et historiques, les observatoires régionaux, les incubateurs d’entreprises, les Forum-Jeunesse, les systèmes d’entraide, les projets rendus possibles par le Pacte rural, les festivals d’envergure internationale dans chaque région, etc. Sur le plan proprement politique, les comités de citoyens, partout où ils se sont formés, ont obligé les instances des municipalités et des MRC à respecter et élargir l’exercice démocratique des élus.

Bref, les régions périphériques aussi bien que les villes sont prêtes à se gouverner. Il ne leur manque que le cadre politique approprié, les pouvoirs et les ressources financières autonomes. Il ne leur manque que la décentralisation véritable, la mise en place de véritables gouvernements territoriaux élus au suffrage universels, dotés de pouvoirs clairs et d’un financement autonome adéquat. Il ne leur manque qu’on leur fasse confiance. C’est encore René Lévesque qui a le mot juste : «La décentralisation, c’est d’abord un acte de confiance envers les individus et un appel à leur créativité. Elle repose essentiellement sur la conviction que les citoyens sont plus en mesure de définir eux-mêmes leurs besoins et de répondre avec originalité et invention à leurs aspirations.(…) Lorsque tout est décidé ailleurs, à distance, et est soumis à des normes, la marge d’action et d’imagination pour les personnes concernées, qu’ils soient élus, administrateurs ou simples citoyens, est fort restreinte. Il est difficile, dans un tel contexte, de trouver les motivations nécessaires pour consacrer temps, énergie et invention à chercher des solutions susceptibles d’être mises en œuvre. Il faut pouvoir exercer un certain contrôle sur les conditions de réussite d’un projet pour simplement le tenter.»

À ce sujet, il est intéressant de noter, comme le faisait Alexis de Tocqueville il y a plus d’un siècle, que l’originalité des États-Unis, et sans doute une partie de leur succès, réside précisément dans le fait qu’ils ont une constitution qui donne la souveraineté au peuple, grâce à une structure politique hautement décentralisée qui va de la commune (township), au comté, à l’État et finalement à l’Union fédérale. «L’habitant de la Nouvelle Angleterre, écrivait Tocqueville en 1830, s’attache à sa commune parce qu’elle est forte et indépendante; il s’y intéresse parce qu’il concourt à la diriger; il l’aime parce qu’il n’a pas à s’y plaindre de son sort; il place en elle son ambition et son avenir…Ôtez la force et l’indépendance de la commune, vous n’y trouverez jamais que des administrés et point de citoyens»

6. La résistance des maires et des députés de comté

Tout comme les députés, les maires de villes et de villages sont jaloux de leur pouvoir et ne sont pas prêts à le partager. Depuis toujours, en dehors des députés, ils sont les seuls élus, et les conseils de ville ou de municipalités sont les seuls gouvernements locaux. Avec les années, plusieurs se sont taillés des petits royaumes. Qu’on pense au maire Drapeau à Montréal autrefois, et à tous ces maires de petites villes et de villages, tout puissants dans leur communauté, qui ont survécu à l’époque duplessiste. Il ne faut donc pas s’étonner que certains d’en eux, pour préserver ce pouvoir, tiennent à garder le contrôle des MRC, s’opposent à l’élection du préfet et freinent le transfert de pouvoirs à la MRC et à la Région. Tant que ce sont les maires qui financent les instances supra-municipales avec les per capita provenant de leurs taxes, ce sont eux qui contrôlent. Et leurs Unions municipales ont aussi les mains liées et le mandat d’éviter des restructurations du pouvoir municipal et régional qui mettraient en péril la suprématie des villes-centres, diminuerait le nombre de maires ou ouvriraient grande la porte à des élus supra-municipaux. Tout comme ils s’opposent à un mode de scrutin proportionnel régionalisé qui ferait disparaître les députés de comté et leurs fiefs locaux au profit de députés à mandat régional.

Il est facile de voir que cette situation sert davantage les privilèges d’une poignée de maires et de députés ainsi que les réseaux de favoritisme qu’elle encourage, que la démocratie locale et régionale. À l’opposé, des élus au suffrage universel aux différents paliers de gouvernement territorial et des députés régionaux faciliteraient grandement la poursuite d’objectifs collectifs, l’avènement d’une nouvelle classe de politiciens locaux et régionaux et une meilleure emprise des citoyens sur leurs problèmes. Il appartient donc aux citoyens et à leurs organisations de faire pression pour faire évoluer un pouvoir municipal et un système électoral qui ressemble plus à une survivance de l’époque politique de Duplessis qu’à une démocratie d’avenir.

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7. On est déjà trop gouvernés!

Trop administrés, peut-être. Trop gouvernés, c’est moins sûr. La multiplication de structures de concertation et de déconcentration administrative qui ne sont pas élues, qui ne décident rien, qui se chevauchent ou s’ignorent l’une l’autre, donne forcément l’impression qu’il y a une foule de gens qu’on paient inutilement pour faire des réunions et nous obliger à toujours plus de contrôles et de paperasses. Les citoyens ont l’impression qu’on leur en demande toujours plus et qu’on leur en donne de moins en moins. Ils ne se sentent plus maîtres de rien. L’idée d’ajouter des paliers de gouvernements élus et donc payés peut faire craindre le pire.

Bien sûr, la démocratie a un prix. Mais si elle est réelle, elle doit permettre justement aux citoyens de décider et de se gouverner eux-mêmes et non d’être gouvernés par une armée de fonctionnaires cachés dans des bureaux. Des gouvernements territoriaux hiérarchisés selon le principe de proximité ne doivent pas normalement se chevaucher ou se doubler et sont pensés justement pour simplifier les décisions et les rapprocher le plus possible des gens. N’est-ce pas la meilleure façon de ne plus se faire imposer d’en haut des contraintes inutiles ou inappropriées.

8. Un remède au désintéressement des citoyens envers la politique

Justement, «la décentralisation, écrit Gil Courtemanche, peut sauver la démocratie».
Le grand gagnant de la décentralisation, c’est le citoyen, qui redevient la base et le centre du système politique et de la démocratie. La décentralisation redonne le pouvoir au citoyen et rapproche le citoyen de ses institutions démocratiques et des représentants qu’il élit.
«Les relations entre l’État central et les gouvernements locaux passeraient alors de l’ère de la gestion «à coup de subventions» et de décisions unilatérales pour entrer dans celle de la gestion des responsabilités liées et conjointement assumées dans la confiance et le respect réciproques». On croit rêver mais c’est René Lévesque qui parle.

Du même coup, les citoyens acquièrent une emprise directe sur la définition de leurs besoins et sur l’adaptation des solutions à leurs conditions locales. Il ne peut qu’en résulter une efficacité et une confiance plus grandes ainsi qu’une participation accrue à la vie publique, particulièrement de la part de citoyens avertis que la situation actuelle maintient trop souvent à l’écart. N’est-ce pas le remède rêvé à la démobilisation et à la perte de solidarité sociale qu’on déplore aujourd’hui?

9. Une solution à l’excroissance et à la dictature de l’appareil de l’État

Peut-il en être autrement quand l’État est devenu si gros, si bureaucratique, si compartimenté et si tentaculaire qu’on ne peut plus s’y retrouver et qu’on a toujours l’impression d’être un numéro. L’État québécois est l’un des plus centralisés au Canada et dans le monde. Un des plus jaloux de son pouvoir central et résistant à le partager vraiment. Son fonctionnement est compartimenté : chaque ministère sectoriel devient un empire et un État dans l’État; la notion de territorialité et de gestion intégrée contrarie les mandarins qui contrôlent de petits empires administratifs. Cette excroissance de l’État et sa volonté de tout contrôler et de préserver ses budgets et ses chasses gardées sont largement responsables de la paralysie et de l’immobilisme dans lesquelles se sent coincées la société et l’économie québécoise. Responsables aussi des coûts et de l’inefficacité galopante de cette machine qu’aucune réingénierie n’a réussi à entamer.

La solution à ce monstre ne réside pas dans la privatisation et les coupures sauvages, comme ne cessent de nous le répéter les nouveaux prêtres de la richesse qui continuent comme par le passé à faire l’éloge de ceux qui s’enrichissent sur notre dos et à nous rappeler que nous sommes «nés pour un petit pain» et trop portés à la paresse et à la fête.

La décentralisation véritable, comportant une restructuration des instances territoriales et une démocratisation des institutions parlementaires, serait la meilleure réingénierie de l’État que l’on puisse souhaiter. En recentrant l’État sur ses missions fondamentales d’orientation et de planification, elle diminuerait sa taille, ses coûts et augmenterait son efficacité et son acceptabilité. Elle mobiliserait les forces vives de toutes les communautés et créerait une nouvelle solidarité nationale.

Le Livre blanc de René Lévesque allait dans ce sens : «La concentration des pouvoirs entre les mains de l’État a entraîné un isolement des citoyens et un effritement du sens des responsabilités. S’il y a aujourd’hui une nouvelle impulsion à donner à ce projet collectif d’un État moderne, prospère et égalitaire, mais aussi humain et réellement décentralisé, elle ne peut désormais résider que dans une implication plus grande des citoyens dans leur communauté immédiate et par l’exercice d’un véritable pouvoir de décision sur les services et les équipements devant former le cadre et leur milieu de vie de tous les jours…La collectivité québécois ne pourra que bénéficier d’une implication plus grande des citoyens dans leur communauté et de l’apport original et diversifié de ces collectivités locales.»

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10. Mettre en valeur la diversité et l’immensité du Québec

S’il est un pays où les régions ont tout leur sens, c’est bien le Québec. Le pays est si grand, les caractéristiques géographiques et climatiques de chacune des régions si marquées que chacune d’elle est en quelque sorte un pays, une nation. On est tous Québécois, mais on est aussi Gaspésien, Abitibien, du Témiscamingue, du Saguenay, du Lac-Saint-Jean, de la Côte-Nord, de la Basse-Côte-Nord, de Charlevoix, de Mauricie, de l’Estrie, des Bois-Francs, des Laurentides, de Lanaudière, de la Beauce, de la Côte-Sud, de la Montérégie, de l’Outaouais, et bien sûr, de Québec, de Montréal, de Laval, de la Rive Sud, et même du Nord-du-Québec, du Nunavuk, Cri ou Innu. Chaque région, chaque grande ville, est aussi une qualité de vie particulière.

«Notre éparpillement démographique sur un territoire aussi immense, écrit Gil Courtemanche, nous fait oublier que les ressources locales, le paysage, le mode de vie ont engendré des sociétés et des économies profondément différentes…Nous devons construire démocratiquement et économiquement en nous appuyant sur cette diversité et en la considérant comme une richesse naturelle…Il en est des régions comme des vins. Ce sont des terroirs.»

Pour s’épanouir, ces régions doivent avoir une existence politique et démocratique, non uniquement administrative. Ce dont elles ont besoin avant tout pour développer ce qui les caractérise, ce n’est pas d’abord d’argent saupoudré au gré des crises et des pressions, mais d’autonomie. Ce n’est pas de politiques de développement régional, mais d’une politique d’occupation du territoire axée sur la décentralisation. La décentralisation démocratique et solidaire peut permettre de lutter efficacement contre les disparités régionales et le déclin des régions périphériques.

L’économiste Esdras Minville, en digne fils de la Gaspésie comme René Lévesque, s’est fait le promoteur de la décentralisation régionale et locale pendant toute la première moitié du XXème siècle. Pour lui, c’était la meilleure et la seule façon pour les Canadiens-français de surmonter l’assujettissement économique et politique où les avaient placés la Conquête britannique et la servilité des gouvernements québécois face aux capitaux industriels américains.

À l’heure où Montréal s’internationalise et peine à développer son identité française et son statut de métropole, des régions fortes et bien intégrées au Québec peuvent contribuer à fortifier l’identité québécoise de Montréal et sa fonction de métropole nationale. L’avenir de Montréal est lié à l’avenir du Québec dans sa totalité. Isolée, Montréal risque de se voir marginalisée par les grandes villes en croissance au Canada et aux Etats-Unis.

Un pays ne se résume pas à une ville : c’est un territoire, une nation, des communautés. L’unité nationale n’exige pas un État unitaire mais, de préférence, un État solidaire, au service de ses communautés.

Si on la comprend dans toute sa signification démocratique, il apparaît clairement que la décentralisation démocratique est une nécessité et un projet collectif qui peut mobiliser et transformer le Québec au cours des années à venir. Elle est bien plus qu’une réorganisation administrative et la mise en place de structures qui risqueraient de créer encore plus d’échelons bureaucratiques. Elle est une remise du pouvoir aux citoyens pour leur permettre de décider eux-mêmes de ce qui les concerne dans des instances les plus proches possibles d’eux. Elle constitue un changement radical dans le fonctionnement de l’État québécois, invité à devenir un État régionalisé dans un Québec de régions. Elle rétablit le contact des Québécois avec leur territoire, leur pays.

Cette décentralisation ne doit pas être imposée d’en haut, mais les citoyens doivent être appelés à en définir eux-mêmes les modalités les plus appropriées à leur territoire et à leurs ressources. Ce qui implique une vaste opération d’information, de formation et de consultation.

En bout de ligne, ce projet collectif, qui constitue une pièce maîtresse de notre façon de nous gouverner pour les années à venir, devrait être encastré, pour l’essentiel, dans une constitution du Québec adoptée par référendum. On peut y voir à juste titre la deuxième phase de la révolution tranquille et une étape majeure dans l’émancipation de la nation québécoise et l’affirmation de nos valeurs de démocratie et de solidarité.

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11. La croissance, les régions et la planète.

L’économie centralisée d’aujourd’hui n’a qu’un dogme : la croissance illimitée à n’importe quel prix, censée apporter à la longue la richesse pour tous! Dans les faits, on sait maintenant que la croissance concentre la richesse et détruit la planète.

Les multinationales et leurs riches actionnaires n’ont pas de morale ni d’identité.
Ce ne sont pas eux qui vont se soucier de lutter contre la pauvreté et de sauver mon ruisseau, mon lac, mon fleuve, ma forêt, ma terre, mon village. Les seuls qui peuvent faire preuve de responsabilité face à ces défis sociaux et écologiques dont dépend notre survie sont les citoyens et les communautés locales. Il faut leur donner le pouvoir de le faire.

Eux seuls également peuvent enclencher une économie de décroissance pour prévenir l’épuisement des ressources tout en assurant leur partage équitable, contrairement à la croissance actuelle qui gaspille les ressources pour des produits de consommation souvent inutiles et accessibles à un groupe de plus en plus restreint de privilégiés.

Car c’est maintenant d’une économie de décroissance qu’il faut parler si on veut que les ressources de la planète puissent assurer la satisfaction des besoins essentiels de tous les peuples actuels et à venir.

Le développement durable, ne nous faisons pas d’illusion, restera toujours un slogan pour les politiciens et les dirigeants économiques. Pour eux, il ne s’agit pas d’assujettir le développement économique à la capacité de support des écosystèmes et à l’équité sociale, mais simplement d’établir un équilibre trompeur entre croissance économique, acceptabilité sociale et exigences écologiques.

Et une économie de décroissance, axée sur les besoins véritables et un partage équitable, ne sera possible qui si elle se recentre sur les communautés de base, sur une production de proximité et des circuits économiques locaux et régionaux. La délocalisation systématique engendrée par le libre-échange économique actuel est catastrophique aussi bien pour le bien-être des populations locales et nationales que pour la pérennité des ressources naturelles. Elle aboutit à un pillage systématique des ressources et à une exploitation généralisée des peuples, particulièrement des peuples les plus vulnérables.

L’avenir de la planète et de l’homme n’est pas dans l’uniformité et la centralisation mais dans la communauté locale responsable, comme le rappelle fort à propos David Susuki :
«De la même façon que la clé de la survie d’une espèce, dans la nature, est son habileté à s’adapter à des habitats locaux, la clé de la survie de l’humanité sera probablement la communauté locale. Si nous parvenons à créer des collectivités dynamiques, de plus en plus autonomes et responsables, qui mettent l’accent sur le partage, la coopération et un mode de vie simple sur Terre, nous pourrons restaurer l’équilibre sacré de la vie et échapper au sort contre lequel nous ont prévenu les scientifiques du monde» (David Susuki, L’équilibre sacré, Fides, 301 pages, p.19)

La décentralisation, en tant que réappropriation du territoire et du pouvoir par les citoyens et les communautés, est une réponse indispensable à cette lamentable délocalisation que veut nous imposer le libre-échange actuel. Tout en participant aux échanges planétaires, la décentralisation peut donner naissance à des modèles de développement régionaux originaux et réintroduire l’attrait de la diversité et de l’unicité dans un marché de masse où tout est standardisé au plus bas prix. Les régions sont des créneaux par définition si elles sont mises en valeur par leurs occupants. La richesse peut aussi provenir de la différence. L’essor du tourisme et des terroirs en est une preuve.

L’occupation du territoire, quoiqu’en pensent certains, n’est pas un concept dépassé datant des états nationaux du XIXe siècle, qui risquerait d’entraîner une fragmentation inutile de nos efforts. Les régions périphériques ne sont pas un fardeau mais une richesse. Elles sont habitées, équipées, dynamiques. L’indice de bonheur et de confiance y est en général élevé en dépit des épreuves et de l’incompréhension qu’elles subissent. Elles disposent encore de ressources considérables. Celles qui ont été abîmées, comme la forêt, l’agriculture et même la pêche peuvent être restaurées grâce à une exploitation durable, écosystémique et multifonctionnelle, selon l’expression remarquable du Rapport Coulombe. Des projets novateurs dorment partout sur les tablettes. Il s’agit de leur donner les outils de gouvernance et de gestion pour les développer de façon à en vivre. Le déclin des régions n’est pas une fatalité : il est avant tout le résultat du pillage irresponsable de leurs ressources cédées sans condition à des grandes entreprises, et de la centralisation des services et des pouvoirs de la part d’un État ombrageux qui refuse toute autonomie véritable aux communautés locales et régionales. «En réalité, les régions n’ont pas tellement besoin qu’on les développe : elles ont plutôt besoin qu’on cesse de les piller et de les contrôler et qu’on leur permette de se développer elles-mêmes, à l’aide de leurs ressources propres, comme elles le faisaient fort bien avant l’économie des pôles de croissance ».
(Bouchard, op. cit., p.19.)

La consolidation et la réintégration des régions font partie des solutions d’avenir plutôt que des nostalgies du passé. Un pays se construit par ses communautés territoriales de base et un État au service de ses régions, y compris bien sûr ses régions urbaines.

12. Les régions n’ont pas besoin d’argent mais d’autonomie

Comme nos gouvernements ont pris l’habitude de donner de l’argent aux régions pour faire taire leurs revendications, on s’imagine que la décentralisation des pouvoirs va entraîner des coûts supplémentaires considérables pour l’État québécois qui n’en a pas les moyens, d’autant plus qu’il voit le contrôle de plusieurs leviers économiques lui échapper semaine après semaine. On ne peut pas transférer ce qu’on n’a plus!

Bien sûr nos gouvernements ne pourront continuer à transférer des responsabilités aux municipalités et MRC sans faire suivre les moyens financiers, comme ils l’ont fait fréquemment pour diminuer leurs déficits. Également, l'opération nationale de décentralisation comportera certain coûts. En ce sens, il y a un rattrapage à faire et une véritable décentralisation aura un prix.

Mais en principe la décentralisation n’exige pas d’argent neuf. Elle est un transfert de responsabilités avec les fonds qui leur étaient attachés. Ce transfert de moyens financiers correspondant aux responsabilités pourra se faire de diverses façons : sous forme de dotation, de transfert de points d’impôt ou de taxes, de partage de redevances sur les ressources naturelles, de revenus provenant de tarifs ou amendes attachées à certaines juridictions, de programmes nationaux dans divers secteurs et d’un système de péréquation entre régions. Les gouvernements territoriaux pourraient en outre générer leurs propres revenus par la taxation et les bénéfices qu’ils pourraient tirer d’investissements ou de partenariats dans divers projets de mise en valeur de leurs ressources naturelles ou patrimoniales.

La décentralisation n’est pas une question d’argent mais de démocratie.
 

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